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Une lutte de longue haleine contre une mouche pas comme les autres

Une lutte de longue haleine contre une mouche pas comme les autres

Koulobin Coulibaly ne se lasse pas de relater comment sa vie a failli basculer il y a un peu plus de 20 ans. Habitant de Bonon, à environ 345km d’Abidjan, il menait une vie paisible entouré de sa femme et de ses cinq enfants. Son quotidien, toujours le même, tournait autour de ses activités au champ et des affaires familiales qu’il tentait de gérer du mieux qu’il pouvait.

« Chaque jour je me rendais de bonne heure dans mon champ de riz à Gnamiekro et j’y restais jusque tard dans l’après-midi. Il y avait beaucoup de mouches là-bas ; j’en tuais plusieurs par jour, parfois plus de 10. Elles faisaient partie de notre quotidien et nous piquaient tous. Elles venaient surtout lorsque nous étions au repos, ou assis dans l’ombre. Même les enfants étaient piqués, mais nous n’étions pas inquiets. Nous ne pensions pas qu’elles pouvaient nous rendre malade. Pour nous, c’était comme les moustiques : elles suçaient juste notre sang et puis c’est tout », explique Koulobin.

Il se rappelle toutefois d’un jour particulier quand une mouche tenace s’est posée sur sa nuque pour sucer son sang. Comme à l’accoutumée, il l’a saisie et jetée, sans savoir qu’elle venait de l’infecter avec un parasite qui allait mettre sa vie en péril.

« Au départ, je me sentais très bien. Mais après quelques temps, j’ai commencé à être plus faible que d’habitude. Je dormais beaucoup, surtout la journée, et parfois il m’arrivait même de dormir au champ, une chose inimaginable pour moi. J’avais très mal au dos, j’avais des ganglions et je perdais du poids à vue d’œil. Voyant mon état, mes frères me répétaient sans cesse : « Koulobin, tu es malade. Va à l’hôpital. » Et je leur répondais : « C’est vous qui dites que je suis malade. Je ne me sens pas malade. Je suis juste fatigué ; ça va passer. » »

Face à son déni, sa famille a fini par faire appel à sa mère qui était au village, et elle a pu convaincre Koulobin de se rendre à l’hôpital. « Une ONG locale (Il s’agit du projet de recherche clinique contre la trypanosomiase humaine africaine dirigé par l’Institut National de santé publique en collaboration avec l’IRD et l’Institut Pierre-Richet) avait ouvert un centre de dépistage à Daloa, sur la route de Man. J’y suis allé avec mon grand frère. Après les tests, le diagnostic est tombé : j’étais atteint de la maladie du sommeil. J’ai été immédiatement mis sous traitement et ils ont fait plusieurs prélèvements par la suite pour comprendre l’évolution de la maladie dans mon corps. Je suis resté dans l’ONG pour les soins pendant un mois et une semaine puis on m’a permis de rentrer à la maison et revenir de manière périodique pour effectuer des contrôles. »

La maladie du sommeil ou Trypanosomiase Humaine Africaine (THA) aussi appelée est une maladie transmise à l’homme par la piqûre d’une mouche tsé-tsé. Elle entraîne un affaiblissement sévère et une altération du cycle de veille et de sommeil, d’où son nom, et est presque toujours mortelle en l’absence de traitement. Elle touche l’Afrique sub-saharienne et se présente habituellement en première phase avec des symptômes intenses tels que des maux de tête, de fortes fièvres, des douleurs articulaires, une perte de poids considérable, des démangeaisons, des ganglions et œdèmes du visage, avant d’évoluer vers des troubles du sommeil, des troubles psychiatriques ou moteurs puis un coma qui conduit à la mort.

En Côte d’Ivoire, la lutte contre la maladie du sommeil est coordonnée par le Programme National d’Elimination de la THA (PNETHA). Entre 2008 et 2020, le Programme a dépisté et traité 63 malades comme Koulobin à Daloa.

Jusque dans les années 1990, le pays signalait des centaines de cas par an. Ces cas ont progressivement diminué lors des deux dernières décennies. Les résultats des efforts déployés ces dernières années ont permis d’enregistrer moins de 10 cas rapportés annuellement entre 2009 et 2014 et moins de 03 cas par an depuis 2015 dans l’ensemble des foyers en Côte d’Ivoire.

Avec ce faible taux de malades rapportés depuis 2015, le dépistage actif a évolué vers un dépistage actif ciblé et une surveillance intégrée dans le système national de santé qui permet d’identifier les patients à un stade précoce en leur donnant ainsi plus de chances de guérir sans séquelles. Cela a particulièrement ouvert la voie pour que le pays atteigne le cap de l’élimination de la maladie comme problème de santé publique, déclarée le 25 mars 2021 par le gouvernement. Le critère de l’OMS pour valider l’élimination de la THA comme problème de santé publique est d’atteindre moins d’un cas pour 10.000 habitants par an par district sanitaire sur les cinq dernières années, dans un contexte d’activités de contrôle et de surveillance adéquates.

Selon le Directeur du PNETHA, Dr Lingue Kouakou, ce résultat est attribué à de solides mesures de contrôle et de surveillance, au dépistage actif et passif des cas et à la lutte ciblée contre les vecteurs. « Ceci a contribué à réduire fortement le nombre de cas dans les zones de transmission. Les hôpitaux et les centres de santé ont procédé au contrôle des patients en utilisant des examens diagnostiques spécifiques et des unités mobiles de laboratoire se chargeaient du dépistage des populations dans les villages. La surveillance passive mise en place dans les centres de santé repose pour sa part sur les agents de santé formés à l’identification et au dépistage de la maladie. »

En plus de la lutte médicale, des écrans et pièges imprégnés d’insecticides sont mis en place dans les foyers endémiques pour lutter contre les mouches tsé-tsé. Cela permet de réduire la densité des glossines de sorte à limiter le contact entre les humains et ces mouches et donc le risque de transmission.

La contribution des partenaires, particulièrement celle de l’OMS, n’a pas fait défaut tout au long de la lutte contre la maladie : « L’appui de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a été essentiel dans ce processus. Tout au long des années, l’OMS a entre autres fourni des médicaments pour le traitement des malades et des lignes directrices pour guider les acteurs », explique Dr Jean-Marie Yameogo, le Représentant de l’OMS en Côte d’Ivoire.

Exerçant à présent comme agent de santé communautaire à l’hôpital général de Bonon où il est affecté depuis 5 ans, Koulobin se sent revivre. A 56 ans, il veille à présent au bien-être de la communauté et savoure toujours sa vie retrouvée : « Je ne peux décrire la joie et le soulagement de ma famille lorsque je suis revenu guéri. Je revois mes enfants, qui étaient encore tout petits, courir pour m’accueillir et je me sentais vivre une nouvelle vie. Je suis heureux qu’aucun d’eux n’ait été infecté par cette dangereuse mouche que nous banalisions autant. Jusqu’au moment où je vous parle, je me sens toujours dans une nouvelle vie et je sais que je l’ai échappé belle ! » conclut-il en esquissant un large sourire. 

Source: L’OMS en Afrique

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